

Notre démocratie moderne est née dans la foulée de la Déclaration Universelle des droits de l'homme, à une époque où l'on croyait fermement dans les progrès de la raison. Dans la théorie libérale de l'Etat élaborée au XIXe siècle, les médias se voient assigner une place centrale: celle de faire l'opinion, afin que celle-ci puisse contrôler le pouvoir politique. Mais, depuis lors, les conditions sociales et les mentalités ont fortement changé. D'un côté, les médias et particulièrement la télévision ont occupé un rôle de plus en plus important dans la politique en général; de l'autre la raison elle-même a cessé pour beaucoup d'être un idéal, car elle est perçue comme s'opposant aux émotions, considérées comme plus authentiques et respectueuses des individualités.
Dans ces conditions, la démocratie ne risque-t-elle pas de tomber dans le travers de la manipulation par l'émotion ou, pour le dire différemment, ne risque-t-on pas, avec l'aide des médias, de pouvoir mener le peuple où l'on veut en jouant sur ses émotions ? Les exemples ne manquent pas pour corroborer cette analyse: de l'élection des vedettes du sport ou du cinéma aux grands actes de générosité internationaux face aux catastrophes que les médias ont rendues populaires. Il ne s'agit évidemment pas ici d'accuser les médias de tous les maux, mais bien de réfléchir à l'évolution de la démocratie moderne dans une société où les médias occupent une place de choix et où les émotions sont fortement sollicitées.
Si la presse reste encore un contre-pouvoir, quand elle n'est pas simplement un soutien du pouvoir, l'est-elle autrement que par la sollicitation des émotions ? Comment évolue la démocratie dans une société de médias de masse ? Les émotions s'opposent-elles nécessairement à la raison ? Une société est-elle plus humaine et plus juste quand elle s'appuie sur les émotions de ses membres ? Bref, notre démocratie est-elle en train de devenir une émocratie ? Et, si tel est le cas, est-ce une évolution favorable ou dangereuse pour l'Etat de droit et les libertés fondamentales ? Quel rôle jouent les medias dans cette transformation ? Ce rôle est-il nécessairement négatif ou bien peut-on concevoir les médias comme un pendant nécessaire à la raison d'Etat grâce au rappel des émotions individuelles ?
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